1919: Scandale à Trois-Rivières

Il y a cent ans, en 1919, Son Honneur Joseph-Alfred Désy, juge de la Cour supérieure, entreprend une enquête « royale » sur le conseil municipal de Trois-Rivières, présidé par le député-maire Joseph-Adolphe Tessier. Largement médiatisé, son rapport d’enquête ouvrira une première brèche dans la forteresse libérale de Trois-Rivières, ce qui profitera à l’étoile montante des conservateurs, l’avocat Maurice Duplessis.

Natif de Saint-Barthélemy, jeune avocat, Désy arrive à Trois-Rivières au début du siècle avec un intérêt certain pour la politique. Sportif, élégant, militant nationaliste et partisan d’Henri Bourassa, il est orateur vedette à l’assemblée monstre des conservateurs, à Grand-Mère, en 1910. Peu après, il devient procureur de la Ville de Trois-Rivières, mais pas pour longtemps.

En 1913, l’organisation libérale de Trois-Rivières décide de prendre d’assaut l’hôtel de ville, un lieu de pouvoir qui lui échappe. L’organisation libérale en question, c’est d’abord le grand patron Jacques Bureau, député fédéral depuis 1900, proche de Wilfrid Laurier. Dans sa jeunesse, Bureau a appris l’art de la politique aux États-Unis et, de retour à Trois-Rivières, il va appliquer systématiquement le spoil system à l’américaine, qui consiste à « placer son monde » dans toutes les structures du pouvoir. Bureau peut compter sur un disciple dévoué, l’avocat Joseph-Adolphe Tessier, fils de cultivateur de Sainte-Anne-de-la-Pérade, commandant de régiment, personnage énergique et ambitieux. S’appuyant sur la machine électorale de Bureau, Tessier deviendra député provincial en 1904 et maire de Trois-Rivières en 1913.

Au nom du spoil system, la purge commence à l’hôtel de ville et l’un des premiers congédiements sera celui de Joseph-Alfred Désy, procureur de la Ville. Celui-ci tente de prendre sa revanche l’année suivante. En effet, en 1914, le député-maire Tessier est nommé ministre de la Voirie dans le cabinet de Lomer Gouin et la loi l’oblige à retourner en élection. Il trouvera sur son chemin l’ancien procureur de la Ville, qui se porte candidat conservateur. Désy fera une chaude lutte, mais devra s’incliner devant une organisation bien rodée et bien financée.

Les choses auraient pu en rester là. Mais l’histoire rebondit en 1916. Déjà bâtonnier de la province, Joseph-Alfred Désy accède à la magistrature, grâce à ses contacts avec le gouvernement conservateur de Robert Laird Borden. Il sera juge de la Cour supérieure pour le district de Trois-Rivières, alors que la petite ville se trouve secouée par une série de scandales qui impliquent les membres du conseil municipal, tous identifiés à l’organisation libérale. En 1919, Désy acceptera une demande d’enquête sur l’administration du maire Tessier, donc sur ses anciens adversaires. Ça promet !

Pendant presque toute l’année 1920, patiemment, méthodiquement, Désy enquête sur onze affaires différentes. Pièce par pièce, il va démonter toute la machine rouge de Trois-Rivières : Bureau et Tessier seront compromis, bien sûr, mais aussi les échevins Ryan et Bettez, deux piliers de l’organisation. Robert Ryan, c’est l’homme d’affaires bilingue, proche des grosses compagnies, qui contrôle les finances de l’organisation. Arthur Bettez, c’est l’homme des ouvriers, proche des syndicats, un champion quand il s’agit de « faire sortir le vote ». On le surnomme « le buvetier du Conseil » parce qu’il a fait fortune dans le commerce de l’alcool.

Vers la fin de l’enquête, en octobre 1920, apparaît à Trois-Rivières un nouveau journal, Le Nouvelliste. C’est une publication à l’américaine, avide de faits divers et de nouvelles à sensations. Le journal va suivre de près cette enquête qui passionne l’opinion publique de la Mauricie et d’ailleurs au Québec. On va apprendre des choses très intéressantes.

Par exemple, cette « affaire des débentures ». Le juge veut faire la lumière sur une importante émission d’obligations municipales, qui s’est faite de façon douteuse, en 1918. Ryan et Tessier seront les premiers appelés à comparaître. Mais celui qui peut le mieux éclairer la cour est nul autre que le grand patron de l’organisation libérale, le député fédéral Jacques Bureau. Celui-ci trouve très contrariant de se présenter devant le juge. Il s’exclame : « C’est à regret que je suis ici. Je considère que dans toutes les élections, il y a des choses qui se passent qui concernent l’organisation, lesquelles ne sont pas bien publiques et ne doivent pas être divulguées ».

On apprendra donc que la compagnie retenue pour cette émission d’obligations est la même qui avait fait un prêt à l’organisation libérale de Trois-Rivières, en 1914, pour battre le candidat Désy. Il s’agit de la « Provincial Securities », dont le président est le conseiller législatif Adélard Turgeon, ancien ministre libéral, un proche de Jacques Bureau. Le juge Désy en apprend donc à propos de sa propre défaite.

Autre affaire percutante : l’acquisition par la ville d’une « bâtisse industrielle », destinée à recevoir des entreprises en démarrage, sur la rue Saint-Roch (futur Édifice Lampron). Le promoteur Robert Ryan a fait construire l’édifice. Le président du commissariat industriel, Robert Ryan, recommande à la Ville de l’acheter. L’échevin Robert Ryan, président du comité des finances de la Ville, conclut la transaction. Affaire rondement menée, puisque Ryan négociait avec lui-même.

Le juge Désy va compléter et déposer son rapport d’enquête en janvier 1921. Le Nouvelliste va en publier de larges extraits. Le propriétaire du journal, Joseph-Hermann Fortier, est trop heureux d’attirer l’attention de ses lecteurs sur une histoire aussi sensationnelle. Bien sûr, il prend là un risque politique considérable et il va bientôt en payer le prix. En 1923, Fortier viendra bien près d’obtenir un siège au Sénat, mais il se fera bloquer le chemin par un politicien revanchard : Jacques Bureau, toujours député fédéral de Trois-Rivières et depuis peu ministre des Douanes.

Bureau va survivre à l’enquête Désy, mais c’est justement comme ministre des Douanes qu’il va tomber en déchéance. En 1925, alors que la prohibition est en vigueur aux États-Unis, le ministre des Douanes aurait fermé les yeux sur le trafic illégal d’alcool transfrontalier, à condition que les trafiquants contribuent à la caisse du Parti libéral. Il quittera la Chambre des Communes pour devenir sénateur.

Tessier sera plus affecté par les suites de l’enquête Désy. Peu après la publication du rapport, en 1921, il démissionne comme maire, ministre et député, pour accepter la présidence de la Commission des eaux courantes de la province de Québec. Tessier est chanceux dans ses déboires : le procureur général de la province, Alexandre Taschereau, a longtemps été un collègue de Tessier au cabinet provincial et il ne portera aucune accusation, suite à la publication du rapport d’enquête. Quant à l’adjoint du procureur général, Charles Lanctôt, il est aussi chef de cabinet de Taschereau et directeur de la police provinciale. Tessier n’a rien à craindre.

Arthur Bettez larguera l’organisation de Jacques Bureau pour s’afficher tantôt comme « libéral indépendant », tantôt comme « libéral ouvrier ». Populaire et populiste, il deviendra maire et député fédéral de Trois-Rivières. Président du club de baseball local, Bettez fraternise dans les estrades avec le jeune avocat Maurice Duplessis, qui apprend de lui comment faire de la politique dans les quartiers ouvriers de Trois-Rivières. Pour Duplessis, il est important de se démarquer de son père Nérée, un bourgeois qui s’adressait aux bourgeois, et de s’aligner plutôt sur le style populiste d’Arthur Bettez. Confiant dans la bienveillante neutralité d’Arthur Bettez, le « jeune » Duplessis sera candidat conservateur, battu par 284 voix en 1923, mais élu en 1927.

Robert Ryan disparaîtra de la scène publique quelques années, pour revenir comme contrôleur des finances de la Ville, lui qui connaît par cœur toutes les occasions d’affaires qu’offre le monde municipal. Ryan sera plus tard député libéral au fédéral.

Quant au juge Désy, la vedette de 1920, il est atteint du diabète et sa santé se détériore rapidement. Avant de mourir, en 1926, ce grand amateur de golf va toutefois réaliser l’un de ses rêves les plus chers : il va participer à la création d’un club prestigieux, le Ki-8-Eb, dont il sera le premier président.

Il laissera aussi en héritage son rapport d’enquête, un vrai roman qui nous en dit long sur la nature humaine et sur, je cite, ces « choses qui se passent et qui concernent l’organisation, lesquelles ne sont pas bien publiques et ne doivent pas être divulguées ».

* Historien et communicateur

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