Alexandre Del Valle. La stratégie de l’intimidation

Alexandre Del Valle
La stratégie de l’intimidation. Du terrorisme jihadiste à l’islamiquement correct
Paris, L’Artilleur, Collection Interventions, 2018, 560 pages

Y a-t-il un sujet qui fait autant jaillir les passions que l’intrusion islamiste en Occident ? Or, pour mieux comprendre un dossier aussi complexe qui implique des tonnes d’acteurs politiques des quatre coins du monde, il faut savoir réfléchir à la géopolitique d’un tel courant de pensée. C’est ce que fait le géopolitologue français Alexandre Del Valle, auteur d’une douzaine d’ouvrages sur l’islamisme et la culpabilisation occidentale, avec son dernier essai La stratégie de l’intimidation : du terrorisme jihadiste à l’islamiquement correct paru en 2018.

Dans ce livre, l’auteur affirme que les grands pôles de l’islamisme ont adopté une stratégie de l’intimidation envers l’Occident qui consiste à déployer une violence dissuasive (p. 14) afin de convaincre les Occidentaux de se soumettre à eux pour avoir la paix (p. 12). Selon Del Valle, l’origine de l’islamisme ne vient pas d’un appel à la vengeance contre un Occident impérialiste. Il viendrait plutôt d’une philosophie théocratique et suprémaciste (p. 17) qui utilise la victimisation pour être légitimé ou du moins, dédiabolisé par les médias occidentaux. Ces mêmes médias seraient en fait le véritable terrain de combat de ces fous d’Allah. En effet, le marketing positif (p. 27-28) qui suit pratiquement toujours les attentats terroristes avec des prêts-à-penser comme le « pas d’amalgame » et « l’Islam de paix » est une excellente source de publicité. C’est à partir de ce moment, selon l’auteur, que nous tombons dans le piège de l’intimidation (p. 29). Celui-ci tente d’abattre le moral de l’ennemi et de couper court à toute gestation de résistance (p. 43).

Del Valle note que cette stratégie se base l’idée du ghetto volontaire, qui consiste à former des sociétés parallèles islamiques en Occident, dans une logique de désassimilation et de revanchisme victimaire (p. 47-48). Il notera par ailleurs comment les désirs de conquête de l’élite islamiste sont sérieux en soulignant que les manuels scolaires saoudiens, diffusés partout dans le monde musulman, affirment que plusieurs régions est européennes sont des territoires islamiques occupés (p. 79) et qu’il faut que la civilisation musulmane reconquière Rome.

Selon lui, il ne faut pas que les élites politiques occidentales s’excusent publiquement pour les crimes de leurs ancêtres ou d’un terroriste antimusulman en leur sol, puisque la notion de responsabilité collective relèverait d’une vision tribale de la société (p. 82). Si la culpabilité collective ne peut exister, cela implique-t-il que la fierté collective, jugée trop primitive, n’a plus sa raison d’être ?

L’analyse de Del Valle se poursuit sur de nombreux événements des dernières années montrant au grand jour la progression de la sujétion à l’islamisme, par exemple avec l’assassinat de Theo Van Gogh, avec l’affaire des caricatures danoises, de l’opéra censuré à Berlin en 2006, de Chanel, McDonald’s et plusieurs qui se sont trouvés dans la tourmente et ont été forcés de se rétracter. Le plus intéressant est lorsqu’il décrypte les grandes organisations qui diffusent l’intégrisme musulman en sol occidental, comme l’Organisation de coopération islamique (OCI), la Ligue islamique mondiale (LIM) et l’ISESCO qui, sous couvert de promouvoir un islam tolérant et pro-occidental, profite de son image pour répandre un islam rigoriste opposé à l’intégration des musulmans occidentaux. Selon le politologue, leur stratégie anti-intégration aurait des points communs fondamentaux, comme l’idée qu’il faut plus de lieux de culte, plus de jours fériés, qu’il faut la possibilité de prier pendant les heures de travail, d’incruster la religion dans l’éducation publique, de combattre la mixité sexuelle, de bannir des livres, de prôner des quotas à l’embauche, etc. (p. 194)

L’auteur a recours au concept du principe de précaution pour présenter la psychologie des élites politiques en donnant l’exemple du club de soccer Real Madrid qui a retiré la croix du blason de son équipe sans même que l’émirat du Qatar, qui le finance, ne lui demande de le faire (p. 240). Idem pour l’affaire de l’opéra de Mozart à Berlin qui fut censuré par des Allemands non musulmans (p. 236).

Le phénomène de sécessionnisme est analysé plus en profondeur par les diverses enquêtes d’opinion que nous révèle l’auteur qui montrent comment une minorité importante des musulmans de France et d’Allemagne considèrent la charia comme supérieure aux lois de l’État, veulent vivre comme au temps du prophète ou légitiment carrément la violence (p. 289).

L’auteur fait remonter l’islamogauchisme à l’orientalisme des intellectuels comme Voltaire, Lamartine et Hugo qui faisaient déjà l’éloge du sage musulman et du perse ingénieux (p. 303) et d’un courant littéraire et pictural qui vantait la douceur du harem (p. 300). Plusieurs penseurs, comme René Guénon et l’écrivain Thomas Carlyle, souhaitaient redonner vie à l’Occident par une régénérescence islamique. L’islamogauchisme actuel réussirait à attirer la gauche par son combat anti-impérialiste contre l’axe du Mal américano-sioniste (p. 311). Par ailleurs, l’ouvrage note que ce mouvement politique tend à nier l’existence de l’islamisme, par exemple à Barcelone, qui est dirigée par le parti de gauche Podemos et qui a refusé d’installer des bornes sur les trottoirs permettant d’éviter un attentat au camion-bélier comme celui à Nice (p. 338) sous le prétexte que cela aurait été inutile et coûteux : l’auteur note cependant que ce même gouvernement a dépensé beaucoup pour la lutte contre l’islamophobie…

Le chapitre le plus volumineux de l’œuvre porte sur le mythe d’Al-Andalus et de la science et de la philosophie arabo-musulmanes. Del Valle nous affirme que la pensée en terre d’Islam s’est toujours développée malgré ou contre la présence des autorités musulmanes (p. 355). Il s’agit d’un chapitre très documenté et très dense, qui aurait pu faire l’objet d’un livre à lui seul. On en sort néanmoins convaincu que la bien-pensance universitaire, qui affirme constamment la dette occidentale envers les grands théoriciens musulmans, devrait prendre le temps de lire ce chapitre d’une érudition remarquable. Dans ce texte, l’auteur note que c’est à partir de l’année 1095, date de parution d’un livre déterminant pour le monde musulman, que la civilisation islamique tombe dans l’anti-intellectualisme le plus coriace de manière définitive, obscurantisme qui perdure de nos jours (p. 395). La destruction des philosophes, écrit par le persan Algazel, a eu comme effet d’enfermer les musulmans dans le littéralisme (lecture non contextualisée des textes sacrés) et la foi aveugle (p. 395-396). Le mythe d’Al-Andalus aurait de plus comme fonction de contribuer aux revendications irrédentistes, c’est-à-dire de reconquête des territoires perdus, dans une grande partie de l’Espagne (p. 463-470).

En conclusion, nous pouvons dire de l’ouvrage d’Alexandre Del Valle qu’il est absolument nécessaire en cette ère de déni face à un défi civilisationnel majeur. Alors que des philosophes français comme Michel Onfray semblent affirmer qu’il est trop tard et que l’Occident se laissera engloutir par la vitalité islamique (lire Décadence 2017), ce géopolitologue montre qu’un enjeu aussi complexe peut être bien vulgarisé et facilement accessible au grand public, qui prend peut-être conscience, petit à petit, du danger du laxisme islamiquement correct. On notera tout de même la présence abondante de coquilles dans le texte qui dérangent parfois la lecture et le fameux chapitre sur le mythe d’Al-Andalus qui aurait pu être discuté dans un livre à part entière. En somme, on sort de cet ouvrage avec une connaissance et des arguments solides pour mieux débattre de ces questions essentielles au XXIe siècle.

Philippe Lorange
Étudiant au baccalauréat en science politique et philosophie à l’Université de Montréal

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